L’art de la calligraphie arabe ne se résume pas à de simples lettres couchées sur du papier ; c’est une forme d’expression artistique qui a traversé les siècles, façonnant l’identité visuelle de toute une civilisation. Des premières copies du Coran aux murs majestueux de l’Alhambra, chaque courbe et chaque ligne raconte une histoire de dévotion, de précision et de beauté.
Mais pour l’œil non averti, distinguer un style d’un autre peut s’avérer complexe. Pourquoi certains textes sont-ils géométriques et rigides, tandis que d’autres semblent flotter comme des rubans dans le vent ?
Dans cet article, nous explorerons les sept styles les plus emblématiques de la calligraphie arabe. Du Kufique ancestral au Diwani ottoman, découvrez les caractéristiques uniques qui définissent ces écritures et comment elles continuent d’influencer l’art et le design moderne.
1. Le Kufique : l’ancêtre géométrique
Considéré comme le plus ancien des styles calligraphiques arabes, le Kufique tire son nom de la ville de Kufa, en Irak, un centre intellectuel majeur des débuts de l’Islam. Ce style se distingue par son caractère angulaire, statique et monumental.
Avant la standardisation des écritures cursives, le Kufique était le choix privilégié pour la transcription du Coran et la décoration architecturale. Sa structure géométrique, caractérisée par des lignes horizontales étirées et des angles marqués, lui confère une lourdeur et une solennité parfaites pour la gravure sur pierre ou le travail sur métal.
Au fil du temps, le Kufique a évolué en plusieurs variantes décoratives :
- Kufique fleuri : où les lettres se terminent par des motifs végétaux.
- Kufique tressé ou géométrique : où les lettres s’entrelacent pour former des nœuds complexes, souvent utilisés dans les panneaux décoratifs de carrelage.
2. Le Naskh : la clarté avant tout
Si le Kufique est la pierre angulaire, le Naskh est sans doute le pilier du quotidien. Son nom dérive du verbe nasakha (« copier »), ce qui trahit sa fonction première : servir à la copie rapide et lisible de manuscrits.
Développé et codifié aux Xe siècle par le vizir et calligraphe Ibn Muqlah, le Naskh a révolutionné l’écriture arabe en introduisant un système de proportions basé sur le point (le losange formé par la pointe du calame). C’est un style souple, équilibré et extrêmement lisible. C’est d’ailleurs cette clarté qui en a fait le style standard pour l’impression moderne et l’écriture numérique que vous lisez actuellement.
Contrairement à la rigidité du Kufique, le Naskh offre une fluidité qui permet une lecture aisée de longs textes, ce qui explique sa prédominance dans l’édition littéraire et religieuse.
3. Le Thuluth : la reine des écritures
Le Thuluth est souvent considéré comme le style le plus difficile à maîtriser, mais aussi le plus élégant. Son nom signifie « un tiers », faisant référence à la proportion du calame (plume de roseau) utilisée par rapport aux autres styles, ou peut-être à la règle selon laquelle un tiers des lettres doit être en pente.
Ce style se caractérise par ses lignes courbes et enchevêtrées, ses hastes (lignes verticales) très hautes et ses crochets marqués. Il est rarement utilisé pour de longs textes de lecture courante, mais brille dans les titres, les en-têtes de chapitres du Coran et, surtout, dans les inscriptions monumentales qui ornent les mosquées, comme celles du Taj Mahal.
Sa complexité visuelle et sa capacité à s’inscrire dans des formes géométriques (ronds, gouttes, formes de fruits ou d’animaux) en font un favori pour les compositions artistiques et les logos.
4. Le Diwani : le secret des sultans
Né sous l’Empire ottoman aux XVIe et XVIIe siècles, le style Diwani tire son nom du Diwan, le conseil impérial où il était utilisé pour rédiger les décrets royaux, les firmans et la correspondance diplomatique.
Le Diwani est immédiatement reconnaissable à son aspect très cursif et à l’absence quasi totale d’angles. Les lettres s’enchaînent et se superposent, créant une ligne d’écriture dense et ascendante vers la gauche, souvent comparée à une rivière ou une volute de fumée.
Ce style avait une particularité fonctionnelle : sa complexité le rendait difficile à falsifier. Il existait même une variante encore plus dense, le Diwani Jali, remplie de petits points et de décorations interstitielles, rendant le texte quasiment indéchiffrable pour les non-initiés, protégeant ainsi les secrets d’État.
5. Le Ruq’ah : la simplicité manuscrite
Alors que le Thuluth et le Diwani visent l’art et l’apparat, le Ruq’ah vise l’efficacité. C’est le style de l’écriture manuscrite rapide. Développé également sous l’Empire ottoman, il est conçu pour être écrit vite, sans lever la main trop souvent.
Ses caractéristiques sont :
- Des lignes courtes et droites.
- Des courbes minimes.
- Une absence quasi totale de vocalisation (les accents).
C’est aujourd’hui le style le plus couramment utilisé dans le monde arabe pour l’écriture manuscrite de tous les jours, la prise de notes et la publicité populaire, grâce à sa simplicité et sa lisibilité immédiate.
6. Le Nasta’liq : la poésie persane
Le Nasta’liq est né en Perse (Iran actuel) et est traditionnellement associé à la poésie et à la littérature persane, ourdoue et turque ottomane. Son nom est une contraction de Naskh et Ta’liq (un style de chancellerie suspendu).
Ce style est célèbre pour sa fluidité exceptionnelle. Les lettres semblent « suspendues », descendant doucement de la droite vers la gauche. Les contrastes entre les pleins (traits épais) et les déliés (traits fins) sont très marqués, donnant à l’écriture une qualité rythmique et mélodique. Il est moins utilisé pour l’arabe coranique, mais reste le style de prédilection pour la poésie persane, où la forme des lettres doit égaler la beauté des vers.
7. Le Maghrebi : l’héritage andalou
Contrairement aux styles précédents qui ont été codifiés au Moyen-Orient, le style Maghrebi s’est développé en Afrique du Nord (Maghreb) et en Al-Andalus (Espagne musulmane).
Il se distingue radicalement des styles orientaux par :
- Une épaisseur de trait uniforme (le calame utilisé a une pointe différente, plus arrondie).
- Des boucles très larges et ouvertes, descendant profondément sous la ligne d’écriture.
C’est un style libre, moins contraint par les règles géométriques strictes du Naskh ou du Thuluth. On le retrouve traditionnellement dans les manuscrits coraniques et juridiques du Maroc, d’Algérie et de Tunisie. Il possède un charme archaïque et fluide qui rappelle ses origines anciennes dérivées du Kufique.
L’art de la lettre aujourd’hui
Ces sept styles ne sont pas de simples reliques du passé. Ils continuent de vivre à travers les œuvres des calligraphes contemporains, le design graphique et même la typographie numérique. Comprendre leurs différences permet non seulement d’apprécier la richesse de l’art islamique, mais aussi de saisir comment la fonction (lisibilité, rapidité, secret, décoration) a dicté la forme à travers les âges.
Si cet art vous fascine, la prochaine étape est de prendre un calame, de l’encre, et d’essayer de tracer votre première lettre. Après tout, même les plus grands maîtres ont commencé par un simple point.

